Bien-être animal et véganisme : un dialogue nécessaire… avec de bons arguments

NOTE : j’ai écrit ce texte dans l’objectif de le soumettre à la section « Débats » du journal La Presse, mais la limite imposée est de 600 mots, et il m’est impossible (lire : je n’ai pas envie!) de respecter cette consigne pour ce type de réponse, qui se doit d’être étoffée vue la sensibilité du sujet.

 

J’ai lu avec grand intérêt le texte intitulé « Relations humains et animaux : un dialogue nécessaire pour une santé et un bien-être communs » dans La Presse (3 nov. 2022)1, et je me réjouis que l’on parle de l’initiative Une Seule Santé de l’OMS, qui vise à optimiser durablement la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes, en considérant que tous ces éléments sont interreliés. Cette approche reçoit trop peu d’attention médiatique à mon avis !

Cependant, il y a quelques points du texte pour lesquels j’aimerais proposer une perspective un peu différente. En guise de contexte, je suis un végane pragmatique depuis quelques années, surtout pour des raisons d’éthique animale2,3, et aussi pour des considérations environnementales (quoique cela vient en second plan pour moi). J’ajoute le terme « pragmatique » car je base mes décisions sur les faits scientifiques et une argumentation rationnelle. Mais aussi, je suis conscient que la planète n’est pas végane, et donc que mes choix ne sont ni parfaits, ni toujours possibles.

Par conséquent, je suis complètement d’accord avec l’argument principal du texte de La Presse : il faut tenir compte de l’ensemble des enjeux quand il est question de bien-être animal, sinon c’est contre-productif. Je ne suis pas militant personnellement, et je reproche souvent aux militants antispécistes de faire dans le « blanc-ou-noir ». Même si je partage globalement leur vision abolitionniste, je le vois davantage comme une inspiration, un but ultime, ou du moins une position philosophique à laquelle on aspire, mais pas forcément quelque chose qu’il est possible, ou même souhaitable, de faire dans tous les cas.

D’ailleurs, je suis entièrement d’accord avec l’article sur ce point : toute initiative qui améliore le bien-être animal est une bonne chose, et devrait être applaudie par les véganes. Par exemple, un autre article dans La Presse le même jour4 parlait des avancées dans le domaine de la sélection de œufs selon le sexe avant leur éclosion (ovosexage), par opposition à la méthode actuelle qui consiste à broyer ou gazer systématiquement les poussins mâles vivants. Aucune politique concrète n’a encore été adoptée en ce sens à ma connaissance, mais c’est un début de solution, donc on devrait s’en réjouir.

Il y a quelques points de l’article, par contre, avec lesquels je ne suis pas entièrement d’accord. Et je souhaitais les partager ici, en tout respect et en espérant que cela contribue aux réflexions collectives et individuelles sur le sujet.

 

« Un régime végétarien n’est pas automatiquement plus écologique »

Si on parle ici des émissions de gaz à effet de serre (GES), cette phrase peut difficilement être vraie.

Il faut garder en tête que l’élevage animal représente à lui seul 14,5 % de toutes les émissions de GES associées à l’activité humaine5.

Donc pour que la phrase en question soit vraie, il faudrait qu’une personne végétarienne ou végétalienne compense entièrement sa consommation de produits d’origine animale (viande, oeufs, produits laitiers) par des aliments végétaux à empreinte de carbone extrêmement élevée. Or, les seuls qui peuvent possiblement rivaliser en termes de GES sont le chocolat, le café, l’huile d’olive et le riz6. Mais ces aliments n’ont pas du tout la même fonction que les protéines animales dans l’alimentation.

Donc je crois qu’une affirmation plus juste serait : « un régime végétarien n’est pas carboneutre » ou encore « n’est pas parfait sur le plan écologique ».

C’est une distinction importante car, par expérience, quand je mentionne que je suis végane dans la vie de tous les jours, je me fais souvent répondre que je nuis à la planète en consommant des amandes et des avocats, dont la production exige énormément d’eau et cause des sécheresses, et que l’huile de palme menace les singes d’Afrique. Or, ce sont des arguments absurdes. D’une part, ces aliments sont consommés tout autant par les personnes omnivores. Et surtout, cela suppose que comme végane, on se lance massivement vers certains aliments spécifiques, ce qui n’est pas le cas (au contraire, il s’agit d’une alimentation qui se veut hautement diversifiée). On me répond aussi très souvent que la culture du soya détruit la forêt amazonienne, sans considérer que ce soya sert à nourrir essentiellement… les animaux d’élevage7.

Bref, je crois qu’il faut être plus nuancés sur ce point, et reconnaître qu’une alimentation végétarienne est généralement démontrée comme ayant une empreinte carbone beaucoup plus faible qu’une alimentation riche en viande (comme c’est le cas de la diète nord-américaine typique). Cela dit, une alimentation majoritairement végétale et faible en produits d’origine animale (« plant-based »), comme le recommande le GIEC8, aura aussi un impact écologique significatif.

 

« Les régimes exempts de tout produit animal sont très difficiles à équilibrer et requièrent souvent la prise de suppléments »

Cette affirmation était sans doute vraie dans le passé, mais l’est de moins en moins. D’une part, il est désormais reconnu par les grandes associations de nutrition qu’une alimentation végétarienne ou végétalienne est appropriée autant chez les adultes que les enfants9. Aussi, je trouve toujours étrange qu’une alimentation végé soit présentée comme « difficile à équilibrer », ou qu’elle doit être « bien planifiée », alors que la diète omnivore nord-américaine moyenne est déjà très peu équilibrée sur le plan nutritionnel10.

En ce qui concerne la prise de suppléments, l’article dit juste en précisant que c’est « souvent » nécessaire, mais c’est seulement vrai pour la vitamine B12, que l’on retrouve uniquement dans les aliments d’origine animale. Pour ce qui est des autres vitamines et minéraux (ex. fer, calcium), on les obtient facilement par une alimentation végétale variée, et donc leur supplémentation est du cas-par-cas, comme dans une alimentation omnivore. Aussi, de plus en plus d’aliments sont fortifiés en vitamines, notamment les boissons végétales et la levure nutritionnelle dans lesquelles de la vitamine B12 est ajoutée. En cas de doute, des bilans sanguins de départ (i.e. au début de la transition) peut guider la prise de suppléments, quoique ce n’est pas recommandé de routine. Mais dans tous les cas, il s’agit d’une mesure plutôt facile à appliquer et très peu coûteuse (à titre d’exemple, mon propre supplément de B12 me revient à 13$ par année).

 

« Seules des populations riches peuvent y arriver »

Ceci est probablement vrai en ce moment, mais malheureusement, c’est aussi un des arguments qui est utilisé le plus souvent pour décrédibiliser le véganisme. 

Je n’ai pas de chiffres à offrir, mais j’ai rencontré beaucoup de véganes au fil des années, et la majorité d’entre eux reconnaissaient qu’on ne peut pas exiger les mêmes choses dans les pays industrialisés et dans ceux en voie de développement. Ce que les véganes demandent, typiquement, c’est que les changements s’opèrent chez eux avant tout, et en particulier au niveau de l’élevage industriel. En tant que pays « riche », nous avons la responsabilité d’être des initiateurs et des innovateurs, comme c’est le cas pour la lutte aux changements climatiques. À titre d’analogie, on peut reconnaître qu’électrifier les transports est la bonne chose à faire dans les pays occidentaux, puis éventuellement dans le monde entier, sans pour autant l’exiger sur-le-champ en Somalie. Il en va de même pour le respect des cultures dont le mode d’alimentation traditionnel peut être différent.

Le véganisme s’inscrit dans le progressisme, et est philosophiquement proche de l’humanisme. Les injustices et inégalités sociales sont donc au coeur de nos préoccupations. D’ailleurs des données suggèrent que les personnes véganes seraient davantage interpellées par la souffrance humaine11. Donc je trouve dommage qu’il soit souvent sous-entendu que les véganes se préoccupent moins (ou peu) des populations dans le besoin, ou encore qu’ils et elles ne sont pas au fait des enjeux de sécurité alimentaire, alors que cela semble plutôt être l’inverse.

Plus largement, je trouve aussi dommage que les véganes soient souvent automatiquement associés aux militants très bruyants dont le discours n’a pas de nuances. Encore une fois, ce n’est pas mon expérience avec les véganes, et ce n’est pas non plus ce qu’on retrouve dans les ouvrages et écrits sérieux sur le sujet11,12. Ces militants existent, évidemment : on les voit faire des coups d’éclat dans des restaurants et abattoirs, et leurs efforts peuvent être contre-productifs, voire dommageables. Mais résumer le véganisme à ces extrêmes serait un sophisme (du pire exemple). Et ça aussi, ça contribue à la polarisation sur le sujet.

Pour en revenir à l’article du 3 novembre, je crois moi aussi qu’un dialogue est nécessaire, que les débats sur le sujet du bien-être animal sont importants, et qu’une diversité de points de vue est souhaitable. D’ailleurs, les véganes eux-mêmes et elles-mêmes ne partagent pas tous les mêmes opinions. Je suis aussi convaincu que ces discussions peuvent se faire en se basant sur les faits, et en tenant compte de toutes les réalités.

Le véganisme vient souvent avec de profondes convictions morales et avec une urgence d’agir, donc il peut être difficile de ne pas s’emporter quand on en parle ! Nous devons tous faire des efforts pour garder le discours ouvert et raisonnable, et je fais moi-même tout ce que je peux dans cet objectif. J’invite d’ailleurs quiconque à contribuer aux débats de manière respectueuse, tout en se concentrant sur des arguments intellectuellement honnêtes.

 

Olivier Bernard, pharmacien et vulgarisateur scientifique

 

(en plus des hyperliens, j’ajoute ci-dessous les références écrites en texte, au cas où quelqu’un voudrait republier le présent article sur un autre site, ce que je vous autorise à faire d’ailleurs)

 

RÉFÉRENCES

1 : https://plus.lapresse.ca/screens/aaa02537-f0c1-42cf-b2a4-9e7503dc9c9a__7C___0.html

2 : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_de_Cambridge_sur_la_conscience

3 : https://greea.ca/declaration-de-montreal-sur-lexploitation-animale/

4 : https://www.lapresse.ca/actualites/2022-11-03/industrie-des-poules-pondeuses/l-europe-veut-mettre-fin-au-carnage-des-poussins-males.php

5 : https://www.fao.org/news/story/en/item/197623

6 : https://www.visualcapitalist.com/visualising-the-greenhouse-gas-impact-of-each-food/

7 : https://wwf.panda.org/discover/our_focus/food_practice/sustainable_production/soy/

8 : https://www.nature.com/articles/d41586-019-02409-7

9 : https://www.unlockfood.ca/en/Articles/Vegetarian-and-Vegan-Diets/What-You-Need-to-Know-About-Following-a-Vegan-Eati.aspx

10 : https://theconversation.com/a-nutrition-report-card-for-americans-dark-clouds-silver-linings-156200 (ces données proviennent des États-Unis; je présume que celles au Canada sont un peu moins catastrophiques)

11 : Gibert, Martin. Voir son steak comme un animal mort : Véganisme et psychologie morale. Lux Éditeur, 2015.

12. Huemer, Michael. Dialogues on Ethical Vegetarianism. Routledge, 2019.

(En passant, les livres cités en #10 et 11 sont ceux que je recommande comme première lecture aux personnes intéressées par le sujet, car ils sont très accessibles et l’argumentation y est pragmatique. Bien sûr, il y a plein d’autres livres super intéressants et importants sur le sujet, et je ne pourrais pas tous les lister ici.)

 

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Ton commentaire n'apparaîtra pas immédiatement, je dois les approuver manuellement!

Back to top